La légende du futur par Hélène Destrem

     Un tel thème constitue une aubaine pour un féru de légendes arthuriennes comme moi, pratiquant de plus l’épée médiévale et ayant interprété sur scène le rôle de Dagonet, fou du roi Arthur et chevalier de la Table ronde… Cela fait sans doute de moi un lecteur plutôt exigeant.   

     La lecture de ce roman est fluide, intéressante du fait de cette plongée dans le haut Moyen âge, même si elle est quelque peu ralentie par ces « cours » de langue galloise, placés assez habilement, il convient de le préciser, en fin de chaque chapitre. Ce qui permet une « traduction » presque simultanée. Ceci étant dit, même si personnellement j’ai adhéré à cette formule, j’ignore si chaque lecteur se révélera partant pour une leçon linguistique à répétitions qu’il n’a pas forcément souhaité. Dans ce cas, il n’aura qu’à ignorer les nombreux renvois et se servir du contexte pour traduire les mots empruntés au Gallois (notamment les noms propres). 

     L’auteure est manifestement plus à l’aise pour nous décrire le passé que pour projeter le futur. Toutefois il m’a manqué une réelle description du Roi de Bretagne et de sa cour. L’immersion n’est pas totale. Bien sûr l’on découvre quelques précisions intéressantes : la description de la bataille est réaliste et assez juste, l’épopée du moine accompagné de la petite maitresse d’Arthur est une excellente surprise. Elle nous entraine enfin dans un monde en plein bouleversement (ce qui restera pour l’histoire le début du moyen âge), elle donne aussi aux instances dirigeantes de l’église chrétienne de l’époque ce qui était sans doute son vrai visage.  Pourtant l’on aurait voulu connaitre un peu plus les chevaliers et leur existence, qui ils étaient, pourquoi ils étaient, leur code, leurs origines.  On aurait voulu s’initier aux modes de vie de ceux qui vivaient dans une forteresse lors de l’époque de la chute de l’empire Romain, les rapports entre les différentes castes de personnes, entre les hommes et les femmes, la place des enfants, etc. Je suis conscient que ce livre n’est pas un roman historique, mais il en propose quelques prémisses qui pouvaient faire espérer plus de détails.

     Il m’a manqué également une description plus complète des personnages.  Seul Arthur nous est vraiment présenté. Même si le portrait n’est pas complet, l’on parvient à cerner le personnage. La presque totalité des autres demeure à nos yeux presque inconnus. Pour exemple j’ai eu bien du mal à m’attacher à Arwenia, l’héroïne. Tout ce que je sais d’elle se résume en quelques mots. Elle est très belle, rousse et brillante. Mais qui est-elle réellement ?  Je ne comprends pas sa quête et sa raison d’être… J’aurai aimé la rencontrer « Plus intimement » Il en est de même pour certains des personnages secondaires.

     L’histoire d’amour se lit gentiment, mais celle unissant Dame Genièvre au chevalier Lancelot, aurait sans doute mérité que l’auteure s’y attarde. La souffrance légitime de Genièvre n’est que très peu abordée. On ne comprend pas sa colère. 

     Un autre détail, Hélène Destrem s’est amusée à glisser par-ci par-là quelques « indices » nous prouvant qu’ayant pensé en amont à la chute de son livre, elle ne naviguait pas dans le brouillard parfois épais des grands forets bretonnes comme le font certains auteurs… Mais, ces indices, pour un lecteur comme moi qui estime que chaque mot lancé mérite que l’on s’y intéresse, m’ont très rapidement dévoilé dans quelle direction l’auteur nous entrainait. Et ce dès la première partie du roman.  Indices, oui, mais attention de ne pas "spoiler" son propre récit ! 

     Le style est abondant, riche et nourri. Le roman se lit facilement et avec grand plaisir. C'est une belle langue,  parfois un peu surannée, qui nous porte à croire en ce retour dans le passé. Il est toutefois amusant de constater que le plus souvent, cette langue « D’avant » est employée principalement par celle qui vient du futur. 

     Parlons-en du futur. J’ai beaucoup moins apprécié la description qui nous est proposée. Mis à part le fait qu’elle est assez classique et sans surprise, on sent que Arwenia (et peut-être sa créatrice elle-même) s’y ennuie.  On hésite entre le côté presque idyllique d’une espèce humaine qui a enfin atteint « l’âge d’homme » (nous vivons dans l’harmonie et la tolérance) et ce côté un peu « Âge de cristal » d’une société sous dôme, sans réel espoir vivant sous le joug d’une dictature plutôt féroce et liberticide. L’auteure ne tranche pas (ou refuse de développer cette contradiction qui aurait pu se révéler passionnante). Je n’en dirai pas plus afin d’éviter de spoiler.  Mais je reconnais m’être parfois un peu ennuyé au cours de ce chapitre alors que moult choses auraient pu arriver à notre héroïne. En fait, comme elle, on espère repartir vitesse grand V, direction le moyen âge.

      Nous arrivons enfin aux explications et aux effets de cette boucle temporelle (que je ne dévoilerai pas, bien sûr). Une fois de plus, ce chapitre est survolé. Même si l’explication scientifique donnée à la mythologie est intéressante et pourrait constituer l’élément de base d’une piste captivante et à suivre, l’exposé qui en est fait ne s’avère guère convaincant, trop court et parfois un peu « tiré par les cheveux »,  comme si l’auteure s’était pressé de n’accorder que quelques lignes à deux trois détails secondaires qui la motivaient guère… Je pense nottament à la Dame du Lac, ou à Morgane. Tant de choses demeurent inexploitées. L’odyssée de l’Excalibur, résumé en un court paragraphe, m’a vraiment laissé sur cette faim insatiable d’en savoir beaucoup plus. Elle représente pourtant l'un des éléments moteurs de l'intrigue. 

     La magie demeure avec le Grall, pourquoi ne pas avoir développé cet aspect de la légende ?  Cette relique est la base des légendes arthuriennes.

     La fin est très rapide, un peu à la façon de certains romans de Bernard Werber qui nous après nous avoir entrainé dans des univers inconnus et riches, nous assène une fin expédiée qui semble avoir été jetée un peu « à la va-vite » sur le papier par un auteur trop pressé d’en finir. 

     Pour résumer, je conseille la lecture de ce livre.  Il est intéressant, parfois passionnant, bien écrit, argumenté, riche, agréable à lire et truffé de bonnes idées. Son principal défaut réside dans son format. Une telle odyssée méritait au minimum trois tomes.  Et à lire Hélène, je suis certain qu’elle était (ou qu’elle est) tout à fait capable de nous offrir un tel cadeau ! Elle semble en connaître  un rayon, j'aimerai qu'avec nous elle partage son savoir ! 

     S’attaquer aux légendes arthuriennes, c’est prendre à bras le corps un rocher très lourd à soulever. Merci, Hélène, pour ce beau roman dans lequel l’on devine votre amour pour ce thème, un amour partagé. Et pardon si je vous ai parfois peu malmené. J’ai apprécié votre démarche et votre propos.

 

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